Quand Dieu abandonne Dieu (20 avril 2014)

« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Marc15 v.33-39 et 16 v.1-8 / Romains 8 v. 31-39 /Job 19 v.1 et 23-27

 1. Le cri, notre cri
Ce que nous entendons, au travers de ces textes, ce sont d’abord des cris, des cris de raz le bol, des cris de souffrances, des cris d’incompréhension. Celui de Job : «  jusques à quand me tourmenterez-vous ? » et puis ce cri qui nous dérange, qui devient difficile à comprendre, ce cri impensable, ce cri de la douleur de ce Dieu d’amour incarné en Jésus-Christ : «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » Qu’un homme crie son désarroi, d’accord, mais que Jésus hurle son sentiment d’abandon……en s’adressant directement  à Dieu, à son Père ?
Pour moi, nous sommes là au cœur même de l’incarnation. Qu’un dieu devienne homme, nous voyons cela aussi dans beaucoup de mythologie. Généralement cela arrive pour satisfaire les désirs des dieux ou pour, de manière extérieure, venir en aide à un peuple ou à un homme particulier afin de permettre une victoire. Mais qu’un dieu rejoigne l’homme au plus profond de ses angoisses, les vivent lui- même, comme nous les vivons nous dans notre quotidien ; alors cela, c’est autre chose !
Là, nous avons un Dieu qui est tout prêt de nous. Là, nous avons un Dieu qui est sur le même chemin que nous. Là, nous avons un Dieu qui refait le même chemin que nous et qui va aller jusqu’au fond de ce que nous vivons, va aller jusqu’au fond de nos ruptures, va aller jusqu’au fond de nos souffrances et là, hurler le cri qui est parfois le mien.
« Pourquoi m’as-tu abandonné »

Ce sentiment d’abandon, nous le connaissons tous, depuis notre naissance. Impression d’avoir été abandonné par sa mère, par son père, par les autres ; sentiment de ne pas être aimé, de ne pas être reconnu, parce que nous n’arrivons pas à satisfaire cette besoin qui est en nous de toujours vouloir être le centre de tout, de ma famille, de mes amis, de mes collègues. Et quand ce besoin n’est pas satisfait, alors je me sens exclu, rejeté, abandonné. Je deviens souvent agressif, irritable, toujours prêt à rejeter à mon tour, à exclure, voire à écraser, fuyant dans des espaces artificiels qui me font un peu oublier mes angoisses. Mais le vide en moi, ne fait qu’augmenter et quand surviennent en plus les accidents de la vie, les ruptures, la maladie et la mort, alors mon cri devient celui de Jésus : «  pourquoi m’as-tu abandonné » Cri de reproche, cri d’accusation parce que nous sentons bien que s’Il existe, Il ne peut pas abandonner celui ou celle qu’Il a créé lui-même. Alors, pourquoi ?

Qui de nous, frères et sœurs, n’a jamais connu  de telle situation, qui de nous n’a jamais pleuré  son incompréhension, n’a jamais eu envie de hurler ce cri d’abandon. Jésus l’a connu. Il a crié. Jean Valette[1] dans son commentaire sur l’Evangile de Marc dit de très belles choses à ce sujet : «  le cri de Jésus, c’est la réhabilitation du nôtre. C’est le droit qui nous est donné de ne plus avoir honte de nos désespoirs et de nos doutes, de ne pas ajouter au fardeau du malheur, celui de la culpabilité. La clameur de Jésus nous dit qu’il n’est pas vrai que le doute et le désespoir  soient toujours une faute et que la foi doive rester nécessairement souriante devant le cancer qui ronge et l’enfant qui meurt. Voici que nous avons le droit, la liberté de crier nous aussi : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné »

Mais c’est là que l’ouverture se fait, car ce cri de Jésus, n’est pas jeté comme cela, vers personne, aux quatre vents du mont Golgotha. Il est adressé à Dieu, à ce  Dieu qui l’abandonne. Jésus nous montre le chemin, pour lui et pour l’homme en général, il n’y a pas d’autre chemin. C’est le chemin qui va vers Dieu ou pas d’issue du tout. C’est Dieu ou rien, ce Dieu fût-il absent.  Doute, oui ; désespoir, oui. Mais ni l’incrédulité, ni la résignation, n’est possible. Il nous faut Dieu.

Ainsi ce cri devient, non pas une insulte de condamné, mais la prière d’un fils et d’une fille en souffrance.
Seulement, ce cri de Jésus, ne serait qu’un cri de plus, qu’une prière de plus, s’il n’y avait pas une sortie, s’il n’y avait pas une issue, s’il n’y avait pas une  réponse.

2. La séparation vaincue

Ce cri de Jésus nous entraîne au cœur d’un mystère énorme. Celui de la mort, non pas de la mort physique seulement. Elle est déjà quelque chose d’atroce, l’ennemi même de l’homme, comme le dira Paul aux Corinthiens, mais pour moi, ce cri nous introduit au cœur même de la mort spirituelle, de cette mort qui agit en nous depuis que l’homme, au début de l’Histoire a dit non à Dieu. C’est ce processus de mort qui existe en nous depuis que l’homme en prenant de l’arbre de la connaissance du bien et du mal a pensé qu’il pourrait lui-même définir ce qui est bien et ce qui est mal et a entraîné le mode dans le chaos ; c’est ce vide qui a envahit son cœur, depuis qu’il a mis Dieu de côté et qu’il a accepté d’aller dans le sens de la rupture, de la séparation d’avec Dieu. Saint Augustin disait : « l’homme a en lui un grand vide, un vide qui a la forme de Dieu ». C’est dans cette absence de Dieu que prend racine mon sentiment d’abandon, c’est là que prend racine mon impression d’être rejeté, c’est là qu’à pris racine le sentiment de rejet de Caïn, le poussant à croire que Dieu aimait son frère plus que lui ; c’est cette racine de mort qui finalement l’a conduit au crime.

C’est  cette mort là que Jésus vient écraser. C’est cette séparation là que Jésus vient enlever; c’est ce vide là que Jésus vient combler. Pour cela, il refait exactement le chemin que l’homme a suivi. Il passe par la rupture avec son Père, comme l’homme l’a fait, il connaît l’abandon le plus dramatique, la séparation d’avec Dieu, la mort. Son dernier cri sera «  Tout est accompli ». L’abandon que connaît Jésus, n’est pas seulement physique. Pour la première et dernière fois, il va aller jusqu’au fond, jusqu’au bout de la mort. Il le fait parce qu’il est Dieu. S’il n’était pas Dieu, alors sa mort s’ajoute à toutes celles des hommes et n’a rien à nous apporter, mais voilà, il est ce Dieu qui ne tolère plus que le mal soit vainqueur, qui ne tolère plus que sa créature soit séparée et ne sache plus où se diriger. . Jésus a connu l’abandon, justement parce que Dieu ne veut pas nous abandonner

Oui, il est grand ce mystère où Dieu abandonne Dieu, où Dieu connaît l’abandon pour le vaincre et me donner la possibilité au fond de moi-même de retrouver le Père, dans une réconciliation totale. Enfin debout.

Enfin debout, oui, parce que Jésus s’est relevé, Il est ressuscité. Il n’est pas resté prisonnier de la mort. C’est bien ce que Job perçoit prophétiquement quand il affirme : « Je sais que mon rédempteur est vivant et qu’il se lèvera ». Il a ramené la vie dans la mort. Il a rétabli la communion. La séparation est comblée. Imaginez que vous êtes sur une petite barque, incapable de vous diriger, plus de gouvernail, bravant les épreuves les plus diverses, vous êtes tellement ballottés que vous ne pouvez même plus bouger. Arrive le sauveteur, il s’approche de vous, saute dans votre barque, connaît pendant quelques instants la peur, votre peur, puis, parce qu’il a la corde qui le relie au solide bateau de sauvetage, tire sur la corde pour vous ramener petit à petit contre le bateau, en sécurité. C’est un peu ce que Jésus fait.

Tu te sens abandonné, tu as l’impression que Dieu n’est pas là dans ta vie. Détrompe-toi. Ce cri de Jésus doit ouvrir les oreilles pour te faire comprendre l’amour de Dieu pour toi. Le texte  de Paul aux Romains lie bien tout notre propos.

«  Si Dieu est pour toi, qui sera contre toi ? Il t’a tellement aimé, qu’Il est venu mourir sur la croix. Il a connu cet abandon, cette panique, ces angoisses les plus terribles, pour te rejoindre ; alors crois-tu qu’Il va t’abandonner maintenant »

Crie à lui si tu es dans l’épreuve. Crie lui ta peine, dis lui que tu en a marre d’avoir toujours le sentiment d’être abandonné, dis-lui que tu en a assez…………..

Crie lui ta joie et ta louange si tu connais la paix et sa divine présence et en toutes circonstances, sache que dans toutes les situations bonnes ou moins bonnes pour toi, tu peux être vainqueur par celui qui a vaincu le mal ;

« Oui, j’en ai l’absolue certitude: ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni ce qui est en haut ni ce qui est en bas, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous arracher à l’amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ notre Seigneur. »

Amen

 



[1] Jean Valette : Evangile de Marc » Les Bergers et les Mages 1986