Babel-Sinaï-Pentecôte. Dieu descend

Mettre ensemble un récit particulier comme celui de la Tour de Babel avec un récit fondateur de l’Eglise a de quoi surprendre.

Les 11 premiers chapitres de la Genèse nous parlent de l’origine de l’homme et tentent d’indiquer comment on en est arrivé là ; c’est-à-dire comment, la violence, le désordre, l’injustice entre les hommes ont remplacé petit à petit l’harmonie qui a semblé régner quelques temps dans le jardin d’Eden.
Ce texte s’inscrit dans la description de la descendance de Sem, lui-même descendant de Noé et au-delà descendant d’Adam. Il apparaît comme une sorte de parabole comme pour éclairer un fait, celui qui démontre que les hommes n’arrivent pas à s’entendre, n’arrivent pas à communiquer et que cela dépasse la question du seul langage humain. En effet tout au long des passages qui précèdent, il est dit que chaque clan, avait sa propre langue. Chacun est nommé. Chacun  a son identité de personne humaine. La question n’est pas celle du langage humain et de la diversité.  Le problème, en réalité, est ailleurs ; il est plus profond que cela.

Il y a eu Adam et la rupture avec Dieu manifestée par un choix délibéré de l’homme celui du besoin d’autonomie, de non dépendance de Dieu et  symboliquement marqué par la perte d’accès à l’Eden. Il y a eu Noé et son arche, marquant une nouvelle fois la rupture entre Dieu et l’humanité et maintenant il y a la tour de Babel pour signifier que rien n’a changé et qu’il faudra  que Dieu fasse appel à un autre homme, Abraham, justement un descendant de Sem pour qu’une alliance, celle de la foi puisse permettre à l’être humain de trouver Dieu de retrouver Dieu. C’est en effet sur cette citation : « Ce sont les fils de Sem, selon leurs clans, selon leurs langues, dans leurs pays et selon leurs nations » que se termine le chapitre 10. L’histoire de la tour de Babel vient nous dire autre chose au sujet de l’utilisation du langage, de la communication mise au service de la pensée unique, en dehors du mode relationnel que Dieu a voulu en créant l’être humain.  Elle nous parle d’une utilisation perverse  du vivre  ensemble qui correspond une fois de plus à une rupture de l’alliance entre les hommes et Dieu. La tour de Babel, c’est la répétition de l’histoire du jardin d’Eden.

Que raconte notre texte :

Nous voyons des hommes qui représentent l’humanité qui se mettent d’accord pour avoir un projet commun. C’est en cela qu’ils  parlent une même langue et cette langue dit quoi : construisons-nous une ville, faisons-nous un nom, construisons-nous une tour qui touche au ciel ce sera Baab El. Ce qui signifie la porte du ciel, la porte du dieu.

Qu’est-ce que cela signifie ? Nous sommes bien entendu, en plein dans le récit purement symbolique, mais le symbole est fort, éclairant.

-construire une ville : c’est se mettre ensemble pour résister  aux dangers. C’est se mettre ensemble pour développer nos affaires et notre culture. On faisait des villes avec des murailles et des portes qui étaient fermées le soir pour empêcher les bêtes sauvages et les brigands de rentrer. Ensemble on est plus fort

– se faire un nom : c’est exister, c’est se faire une identité. Quel est ton nom ? Celui qui n’a pas de nom, n’est rien. D’ailleurs une des promesses de l’apocalypse  dit : je te donnerai un nom nouveau ; j’écrirai ton nom dans le livre de la vie.

– construire une tour pour monter au ciel, faire un gratte-ciel, c’est vouloir se donner les moyens de trouver Dieu, de rencontrer Dieu, de devenir dieu et là nous retrouvons cette proposition dramatique faite, dans le jardin par le serpent à l’être humain pour le perdre en réalité : «  vous serez comme dieu, vous serez dieu ». Quand l’homme veut être dieu, il devient une bête, quand l’homme veut être dieu, alors il devient l’exterminateur, quand l’homme devient son propre petit dieu alors il devient le tyran. La créature humaine n’est plus qu’un objet, celui du sacrifice au profit d’un homme ou d’un groupe de personnes humaines.

Il est intéressant de noter  que cette tour est construite  avec des moyens qui ne sont pas les moyens traditionnels, comme c’était le cas à l’époque. L’auteur prend soin de signaler qu’il n’y avait pas de pierre, ni de ciment. On a du employer des briques et du bitume. L’homme connaissait donc déjà le feu et son impact sur la terre pour la durcir ; il avait découvert que le bitume pouvait être un liant très collant et solide.  Symboliquement, cela veut dire que l’homme construit son chemin vers dieu en s’appuyant sur sa science, ses capacités technologiques ; sauf que la science de l’être humain n’est pas là pour lui permettre de devenir dieu, mais pour être au service de l’être humain, être au service de la créature de Dieu. Concevoir un développement, une économie, concevoir une religion qui exclut une partie des créatures de dieu, c’est se mettre en opposition avec le Créateur ; C’est pour cela qu’il dit : «  descendons pour voir ». Si on le laisse agir ainsi il va construire un monde insupportable. Voilà l’image. Dieu n’a jamais eu peur de l’être humain, c’est pour cela que la phrase « aucun dessein ne leur sera impossible » ne concerne pas Dieu en tant que tel, mais l’être humain dans ses fondements et sa mission.

On ne peut jamais monter vers Dieu. Ni par son savoir, ni par sa science, ni par quoi que ce soit.

Alors comment rencontrer Dieu ?

C’est là que les récits de Pentecôte deviennent l’anti Babel.

2. La Pentecôte : don de l’alliance, de la Torah

50 jours après la Pâque et la sortie d’Egypte, le peuple juif, le peuple d’Abraham, se trouve au pied du Mont Sinaï.

Dieu une nouvelle fois va « descendre ». Le texte signale bien que le peuple ne pouvait pas monter vers Dieu. Babel n’est pas possible. C’est Dieu qui va descendre  vers le peuple par sa Parole et par Moïse : « Moïse descendit vers le peuple et lui parla. 1 ¶  Alors Dieu prononça toutes ces paroles en disant :2  Je suis l’Éternel, ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. »

Cette parole est parole d’alliance. « Je t’ai libéré. Maintenant tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force et de toute ta pensée et tu aimeras ton prochain comme toi-même »

Cette libération physique et symbolique du peuple d’Israël de l’esclavage du Pharaon et de la nouvelle vie  possible avec Dieu le libérateur symbolisée par le passage de la mer Rouge, puis le don de la Parole qui doit accompagner le croyant tout au long de sa vie , ne sont que préfiguration de la libération du mal et le don de la vie éternelle donnée par la résurrection de Jésus-Christ et la nouvelle descente de Dieu, par son Esprit, pour venir habiter cette fois-ci dans chaque être humain et le conduire jour après jour dans sa présence.

3. La deuxième Pentecôte, Dieu descend par Son Esprit

Il y a à Jérusalem ce jour-là des gens qui viennent de partout et qui parlent des langues différentes. Cinquante jours plus tôt, un évènement central avait eu lieu : celui de la résurrection du Christ, prémices de la résurrection de tout être humain. Du passage de la mort à la vie de chacun pris dans le sens physique, psychologique ou spirituel. Christ avait été le modèle de la présence de Dieu avec les hommes. Il avait indiqué le chemin, la vérité et la vie. Il avait remis en place le pont qui permettait le retour à Dieu.

Et là à Pentecôte, Dieu va plus loin encore dans le processus de l’Alliance initiée avec Abraham, puis avec Moïse, il descend  vers les hommes, non pas cette fois pour les éparpiller et brouiller leur compréhension, mais pour venir habiter en chacun d’eux par son esprit.

Le rapprochement avec l’histoire de la tour de Babel me semble frappant. Sous quelle forme l’Esprit de Dieu descend-il sur les hommes ? Sous la forme de langue de feu. Le feu qui durcit la terre et permet le lien entre les hommes, le feu qui purifie et sous forme de langues.

Et subitement ces gens qui viennent de toutes les régions du monde connu, des gens qui parlent des langues différentes s’écrient : « comment les entendons-nous parler dans nos propres langues ».

Oui, ils parlent une langue compréhensible mais par pour dire n’importe quoi, par pour appeler les hommes à s’élever vers Dieu par leur science ou leur ambition personnelle. Ils parlent le même langage des merveilles de Dieu.

Quelles sont ces merveilles ? L’annonce d’un Dieu qui fait grâce, qui en Jésus-Christ est descendu parmi les hommes et a donné le pardon à chacun.

Pas besoin de construire une tour. Chacun devient temple de Dieu. Chacun bénéficie de la présence de Dieu en lui. Nul ne peut prendre le pouvoir sur l’autre au nom de Dieu.

Cela entraîne des conséquences extraordinaires pour nos relations les uns avec les autres et pour la construction de notre identité.

Ce nom dont nous avons parlé nous est donné par celui qui inscrit sa loi dans nos cœurs. Mon nom, c’est le sien et signifie Christ m’a aimé, ne crains rien. Mon nom, c’est le sien et signifie : Dieu est amour, il t’aime aussi. Ainsi renouvelée, notre relation avec l’autre change. Nous passons de la crainte à la confiance. C’est le don de la grâce. C’est la seule Babel ; la seule porte d’accès à Dieu.

Seigneur donne-moi ton Esprit

Et là nous retrouvons également le sens de la Pentecôte juive, don de la loi, par cette parole de Paul : (2 Corinthiens 3)

« Vous êtes manifestement une lettre de Christ, écrite par notre ministère, non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs.

4  Telle est l’assurance que nous avons par le Christ auprès de Dieu.5  Non que nous soyons par nous–mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous–mêmes, mais notre capacité, vient de Dieu. 6 ¶  Il nous a aussi rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit.

C’est cela Pentecôte, c’est cela notre mission, c’est cela notre vocation.

P. Girardet